28 – TRAHIS ?
— Acré, v’là les cognes !
— Ah, nom de Dieu, le Bedeau, cavalons !
— Penses-tu, Bec-de-Gaz, c’est du boniment ! Ceux qu’ont les foies, ce soir, s’imaginent que c’est pour eux parce qu’ils sont pleins aux as simplement. Sûrement que c’est une rafle pour les gerces du trottoir. Y a pas besoin de se débiner.
Cependant, Œil-de-Bœuf, qui rentrait à ce moment dans le cabaret du père Korn, avec une figure chavirée, répétait, allant de table en table :
— Faut cavaler illico, c’est pas les mœurs qui sont dans la rue, c’est les vaches de la Préfecture, des gars tout ce qu’il y a de costauds, et ils sont en nombre.
Le Bedeau cependant, demeurait obstinément rivé à sa table et paraissait ne pas vouloir bouger.
— Y a pas lieu d’avoir le trac, grognait-il.
Mais Bec-de-Gaz intervint :
— Et si des fois on est fait, qu’est-ce qu’on leur expliquera, par rapport au pèze qu’on a dans les profondes ?
Le Bedeau parut s’émouvoir de cette question.
— Tout de même, cria-t-il, c’est pas ordinaire ! Juste un jour qu’on a du blé, faut qu’il y ait des salauds qui viennent pour vous le chauffer.
Et il prêta l’oreille. Comme lui, tout le monde se tut dans le cabaret du père Korn.
Le sinistre établissement était bondé ce soir-là d’apaches et de pierreuses qui faisaient une ripaille monstre.
On avait commandé au père Korn tout ce qu’il possédait comme vins de luxe et comme plats chers. L’or sonnait dans toutes les poches. Il était bien évident, une fois n’est pas coutume, que la clientèle du cabaret était, comme le disait pittoresquement Œil-de-Bœuf, « dorée sur tranches » ce soir-là.
Cependant, Adèle était allée regarder par la porte entrebâillée. On percevait nettement une rumeur confuse, des éclats de voix, et le bruit de pas pesants qui montait dans la rue de la Charbonnière.
Le Bedeau, enfin, s était décidé à quitter sa table. Il vint voir, il passa ses robustes épaules par la porte ouverte, puis rentra précipitamment dans l’intérieur du cabaret, et déclara enfin :
— Pas d’erreur, c’est eux !
Il serra les poings, grommela avec rage :
— Qui c’est qui nous a mouchardés ?
Et instinctivement, son regard se fixa sur le père Korn, qu’il soupçonnait fort capable d’avoir renseigné la police sur les sommes d’argent dont disposait depuis une heure environ la bande dont il faisait partie.
Le Bedeau avait une furieuse envie d’étrangler, sur-le-champ, le gros tenancier du cabaret.
Mais il raisonna une seconde, et se convainquait que le père Korn ne pouvait pas être coupable, car il n’avait pas quitté son établissement depuis neuf heures du soir et il était tout près de minuit.
Bec-de-Gaz s’était rapproché du Bedeau et, soudain, les deux hommes, qui se regardaient sombrement, avaient la même pensée.
— Si c’était lui ? suggéra le Bedeau.
Bec-de-Gaz hocha la tête, déclara :
— C’est ce que j’étais précisément en train de me dire, car il y a quelque chose qui me chiffonne, c’est la facilité avec laquelle il a raqué. C’est pas dans ses habitudes de donner si facilement du pèze à ses aminches.
— En effet, reconnut le Bedeau, qui soudain ajoutait :
— Va s’agir de se débiner d’ici.
***
Une scène étrange avait eu lieu quelques heures auparavant, dans les environs de la rue de la Charbonnière.
Quelques hommes, qui devisaient sur le trottoir, et n’étaient autres que le trio composé du Bedeau, de Bec-de-Gaz et d’Œil-de-Bœuf, avaient aperçu, se glissant le long des murs et pénétrant dans une maison voisine, une femme qu’ils reconnaissaient pour être Adèle.
Celle-ci les ayant aperçus, leur fit un signe et les trois hommes s’engagèrent derrière elle dans un vieil immeuble aux couloirs étroits, aux escaliers obscurs.
Adèle, mystérieusement, leur dit :
— Vous m’avez recommandé de le surveiller et de savoir quand il viendrait chez lui. Eh bien, c’est le moment d’aller le taper, car il est là.
Les hommes hochèrent la tête, puis, précédèrent la pierreuse, montèrent au cinquième étage et frappèrent à une porte solidement construite qui devait être fort bien verrouillée.
Ils attendirent quelques instants, puis on entendit un bruit de clefs et de cadenas, de serrures. La porte s’ouvrit et, devant les apaches interdits, se dressa une silhouette bien connue, la silhouette de Fantômas, drapé dans son grand manteau noir, et le visage dissimulé sous la cagoule.
C’était là, en effet, l’un des domiciles du célèbre bandit. Piètre retraite en vérité que cette mansarde, dans laquelle se trouvait uniquement un lit de sangle et une table de toilette. Elle aurait eu nettement l’aspect d’une cellule de moine, n’eussent été certaines armes pendues au mur, et aussi les grandes malles déposées sur le sol et dont la plupart, ouvertes, avaient autour d’elles des objets de toutes sortes.
Fantômas, ce soir-là, éparpillait sur une table des liasses de papiers : titres et billets de banque, qu’il tirait d’une des malles.
Le Bedeau, aussitôt, avait avisé ces trésors et il grommela en manière d’entrée en matière :
— Faut croire que nous avons du flair, on s’est amené au bon moment.
Fantômas ne prononçait pas une parole, mais il avait des gestes qui, tout en stupéfiant ses amis, ne laissaient de leur faire grand plaisir.
Il puisa à pleines mains dans cette malle ouverte et il en retira non seulement des billets, mais encore des lingots d’or, des rouleaux de pièces d’argent, et il les donna aux uns et aux autres, sans compter, sans regarder, avec une générosité stupéfiante.
Le Bedeau, Bec-de-Gaz, ne comptaient pas non plus. Ils se contentaient de remplir leurs poches en proférant des remerciements :
Quant à Œil-de-Bœuf et à Adèle, ils étaient, eux aussi, rémunérés et semblaient fort surpris de recevoir autant d’argent, alors qu’ils n’avaient pas fait grand-chose pour le mériter.
Ils le prenaient néanmoins, car ce sont là des choses que l’on ne refuse jamais.
Ce qui les étonnait toutefois, c’était l’attitude mystérieuse et énigmatique de Fantômas à leur égard. Le maître ne prononçait pas une parole. Au lieu d’avoir les gestes brutaux et de manifester son autorité par quelques-uns de ces aphorismes énergiques dont il avait le secret, il avait des manières douces, et cauteleuses, et il semblait plutôt le dévoué serviteur de ses compagnons que le chef, le maître incontesté qu’il était.
Lorsque ceux-ci furent bourrés d’or et d’argent, Fantômas, toujours silencieux, les poussa doucement dehors, les obligea à quitter le petit local dans lequel il avait fait son repaire.
Au moment où le quatuor se trouvait dans le couloir, Fantômas se contenta de leur recommander le silence en mettant son doigt sur ses lèvres, puis il referma la porte et se verrouilla à nouveau à l’intérieur de son logement.
— Comment qu’il a été doux comme un agneau, grommela le Bedeau, une fois redescendu dans la rue.
Quant à Bec-de-Gaz, il se frottait les mains :
— Voilà ce que c’est, disait-il, que de montrer de l’énergie et de faire voir qu’on est un peu là.
Œil-de-Bœuf, auquel Fantômas ne devait pas grand-chose, était plus enthousiaste.
— On l’a dressé, disait-il, et maintenant nib de turbin quand il n’aura pas raqué d’avance. Décidément, quand on sait la manière de prendre Fantômas, on le fait marcher comme on veut !
Les apaches n’avaient eu que quelques pas à faire pour se rendre au cabaret du père Korn, dont ils comptaient épuiser toutes les félicités, même les plus onéreuses. Ils étaient riches ce soir-là, et pour quelque temps, on allait en profiter, il fallait commencer par faire une bombe carabinée.
On s’était donc installé dans l’assommoir, et on avait commandé les choses les plus agréables à boire et à manger. On avait invité généreusement les copains à participer à la bombe.
C’est alors que la situation avait changé, et des rumeurs suspectes provenant de la rue de la Charbonnière avaient attiré l’attention toujours en éveil des consommateurs du père Korn.
— V'là les cognes, débinons ! avait crié l’un des apaches, le Bedeau.
Lorsque l’on s’aperçut que le Bedeau avait dit vrai, on songea à la fuite, et chacun se souvint alors, aidé, d’ailleurs du père Korn, que son cabaret avait deux issues.
Un par un, étouffant le bruit de leurs pas, les consommateurs du cabaret s’enfilaient dans le couloir, gagnaient la sortie, mais au fur et à mesure qu’ils arrivaient boulevard de la Chapelle, ils étaient cueillis au passage et bouclés par les agents qui les guettaient.
La chose se passa très vite et pour ainsi dire sans bruit. Le premier qui fut arrêté, ce fut Tête-de-Lard, l’ancien charcutier. Assurément, il était moins habile que les autres, il n’avait pas encore été victime de semblables attaques.
— Mais j’ai rien fait, je suis un brave homme !
— Allez, pas de révolte, lui dit l’un des agents de la Sûreté, qui lui passait le cabriolet.
On avait attrapé de la même façon Bec-de-Gaz, que suivait Œil-de-Bœuf. Puis Adèle, qui se débattant furieusement, fut réduite à l’impuissance.
Cependant, le Bedeau qui marchait derrière eux dans le couloir, s’était rendu compte de ce qui se passait, et il avait rebroussé chemin. Il rentra par le fond dans le cabaret du père Korn, et tira son revolver, mais deux coups de feu retentirent à son oreille.
— Bougre, grommela le Bedeau, qui n’était pas le courage même lorsqu’il se trouvait en face d’adversaires armés, paraît que ça va mal !
Il se rendait compte, en effet, que c’était sur lui que l’on avait tiré, et il apercevait d’ailleurs, le menaçant du milieu de la pièce, deux des plus énergiques inspecteurs qu’il connût : Léon et Michel.
De sa voix forte et enrouée, le Bedeau cria :
— En voilà des assassins ! C’est-y que je rouspète, oui ou non ? Vous n’avez pas le droit de tirer comme ça sur le pauvre monde, et je me plaindrai au « Curieux ». Oh vous pouvez me boucler, je ne résiste pas, d’ailleurs, j’ai rien à me reprocher, et je ne crains pas la Justice.
Le Bedeau, tout tremblant, jeta son revolver sur la table.
— Constatez, déclara-t-il aux inspecteurs, que s’il est chargé, j’ai pas tiré, les cartouches sont vierges, vous pourriez pas en dire autant des vôtres, crapules, vaches que vous êtes !
Malgré tout, le Bedeau ne pouvait se résoudre à s’adresser poliment aux agents, et comme ceux-ci brusquement s’étaient approchés de lui et lui avaient passé les menottes, se rendant compte que, cette fois, il était fait, bien fait, le sinistre apache exhala toute sa mauvaise humeur, sachant fort bien qu’il pouvait s’en payer : un peu plus un peu moins, cela n’avait pas d’importance.
On entraîna le Bedeau, et dans le panier à salade, il retrouva Bec-de-Gaz, Œil-de-Bœuf, Adèle et Tête-de-Lard.
Puis, le véhicule à peu près plein s’en alla dans la direction du Dépôt, et Léon et Michel rassemblaient leurs hommes et leur donnaient rendez-vous pour le lendemain matin à la Préfecture.
— On n’a pas perdu sa soirée, déclara l’un d’eux.
— En effet, reconnut Michel, je crois que nous en tenons de bons. Le tout va être de savoir comment débrouiller cette affaire-là. Et quel est celui qu’il faudra épargner pour le remercier d’avoir bien voulu manger le morceau.
Le père Korn, furieux de l’aventure, se préparait à fermer sa boutique ; il avisa sous le comptoir et les banquettes qui entouraient la salle, trois formes qui s’y étaient dissimulées : Beaumôme, la Carafe et la grande Berthe.
Ils avaient passé dans cette cachette tout le temps de la rafle. Ils n’avaient pas été pris comme les autres, mais n’étaient guère plus rassurés pour cela.
— Allez, caltez ! ordonna le père Korn. Pensez-vous que je vais vous laisser moisir dans ma tôle ?
Après une longue discussion, et s’étant convaincu que la rue était déserte, le trio apeuré finit cependant par s’en aller. Le père Korn ferma sa boutique et, vers une heure du matin, la rue de la Charbonnière et ses sinistres voisinages étaient plongés dans le silence le plus complet.
Il y avait toutefois un personnage encore qui avait échappé à la rafle de la police. C’était un homme bizarrement accoutré d’une grande blouse bleue comme en portent les fruitiers où les gens de la Halle. Cet individu à la figure hirsute et vraiment caricaturale se faufilait, lui aussi, dans la rue de la Charbonnière :
— Ben vrai, qu’est-ce qu’ils ont pris ! Vrai, alors, ça rapporte pas d’être copains avec le Fantômas. Sûr que c’est lui qui les a fait poisser.
C’était Bouzille.
L’ancien chemineau, promu désormais au rang de commerçant, puisque depuis plusieurs jours il s’était établi marchand de fromages, s’était, ce soir-là, attardé dans le cabaret du père Korn.
Plus perspicace que les apaches, l’ancien chemineau avait déguerpi dès que des rumeurs suspectes s’étaient fait entendre dans la rue et, dissimulé sous une porte cochère, il avait assisté à l’arrestation des apaches.
— Vrai. C’est tout de même pas chic, de faire comme ça proprement poisser des aminches. Fantômas a vraiment pas de cœur. Comme les hommes sont ingrats, tout de même. V’là des gars comme Bec-de-Gaz, et les autres qui ont toujours turbiné pour Fantômas, et y les livre aux argousins.
Tout en monologuant de la sorte, Bouzille, regardait de tous côtés, et n’apercevant plus trace de policiers, décidait de quitter sa cachette :
— Faut tout de même que je me débine. Voilà l’heure d’aller aux Halles, je ne veux pas faire souffrir mon commerce des manigances de Fantômas. J’vas aller acheter mes fromages !
L’ancien chemineau remonta donc le boulevard de la Chapelle, arriva au boulevard Barbès, se dirigea vers le faubourg Saint-Denis.
Bouzille savait à quoi s’en tenir sur la reconnaissance et la bonté de Fantômas qui, tout dernièrement, lors de l’histoire de l’autobus, l’avait promptement noyé avec quelques apaches, et c’est pourquoi, sans hésiter, en voyant surgir les policiers, le chemineau avait conclu :
— C’est un coup de Fantômas ! Il ne veut sans doute pas leur donner du pèze, il leur en a fourré un peu et pour être tranquille, désormais, il les fait poisser.
***
Pendant la rafle, cependant, un homme brun, rasé, simplement vêtu, était allé s’attabler dans un café de bonne apparence qui était situé au carrefour Barbès.
Il resta là une heure, à peu près, ne prenant même pas la peine de rentrer à l’intérieur de l’établissement.
Assis à la terrasse, il semblait en proie à une rêverie profonde. C’était Fantômas. Or, depuis quelque temps, depuis surtout la mort de sa maîtresse, le bandit semblait prostré, anéanti.
Le sinistre Maître de l’Effroi, que l’on soupçonnait cependant d’être l’auteur de ce crime abominable, avait-il des remords, ou simplement, innocent du forfait horrible, éprouvait-il un profond chagrin ?
Nul n’aurait pu le dire.
Lorsque la rafle s’était produite dans le cabaret du père Korn, Fantômas en avait eu les échos. Puis, voulant sans doute questionner Bouzille qu’il avait aperçu, passant sur le boulevard Barbès, il l’interpella.
— Bonjour Bouzille !
L’ancien chemineau se retourna et immédiatement reconnut le Maître de l’Effroi.
— C’est vous ? c’est toi, Fantômas ?
— Oui Bouzille. Ça va bien ?
— Pas mal et vous ?
Le bandit ne répondit pas. Simplement il demanda :
— Tu as vu l’arrestation ?
Bouzille, qui était d’une naïveté et d’une inconscience vraiment surprenantes, ne tremblait pas une minute devant le tortionnaire. Même, sa gaieté native reprenait le dessus et c’est en riant presque qu’il répondit :
— Ben… vous savez c’était soigné. Non, tout de même, c’est pas chic Fantômas. Vrai, c’est pas des trucs à faire à des copains !
Fantômas avait l’air profondément étonné de ces paroles ; presque durement, cette fois, il interrogea :
— Qu’est-ce que tu racontes-là, Bouzille ? Qu’est-ce qui n’est pas chic ?
— C’est vous qui faites poisser vos amis, maintenant, j’aurais pas cru ça de vous, Fantômas.
Le Maître de l’Effroi sembla, à ces paroles légèrement tressaillir. D’une voix changée, il déclara :
— Comment les flics sont-ils arrivés ?
— Ben, comme ça, sans dire ouf.
Fantômas, trop éloigné de l’endroit de l’arrestation, n’avait pas distingué quels étaient au juste les individus arrêtés, si la rafle avait été faite par de simples sergents de ville attirés par du bruit, le tapage infernal des apaches dans l’établissement ou si, au contraire, l’arrestation avait été méditée d’avance et opérée par des agents de la Sûreté.
Bouzille, vraie gazette vivante, donna à Fantômas toutes les explications nécessaires. Il cita les noms des prisonniers et déclara encore :
— J’ai reconnu les deux policiers Léon et Michel, ils étaient avec des cognes de la Préfecture.
Fantômas, cette fois, n’ajouta pas un mot, il quitta Bouzille et en marchant, le bandit dont le nom seul suffisait à provoquer l’effroi, celui qu’on surnommait le Tortionnaire, semblait lui-même effrayé, livide et tremblant :
— C’est abominable, murmurait-il, c’est un guet-apens, une trahison effroyable, que se passe-t-il donc ? Je n’y comprends plus rien. Il faut absolument que je sorte de cette abominable situation. Je veux savoir. Et coûte que coûte, je saurai !